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\begin{document}
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\begin{multicols}{2}
\garamond

\vbox{}\vfill

\begin{center}
{\Huge \sc Les Fleurs du Mal}\\
{\sl extraits}\\
\smallskip
{\large \bf\emph{C. Baudelaire}}
\end{center}

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\large

\obeylines

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CIX - La Destruction}

\bigskip

Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon ;
II nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l'avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.

\bigskip

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

\bigskip

II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,

\bigskip

Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CX - Une Martyre
Dessin d'un Maître inconnu}

\bigskip

Au milieu des flacons, des étoffes lamées
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées
Qui traînent à plis somptueux,

\bigskip

Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
L'air est dangereux et fatal,
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,

\bigskip

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
Sur l'oreiller désaltéré
Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
Avec l'avidité d'un pré.

\bigskip

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre
Et qui nous enchaînent les yeux,
La tête, avec l'amas de sa crinière sombre
Et de ses bijoux précieux,

\bigskip

Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose ; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le crépuscule
S'échappe des yeux révulsés.

\bigskip

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale
Dans le plus complet abandon
La secrète splendeur et la beauté fatale
Dont la nature lui fit don ;

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Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe,
Comme un souvenir est resté ;
La jarretière, ainsi qu'un il secret qui flambe,
Darde un regard diamanté.

\bigskip

Le singulier aspect de cette solitude
Et d'un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
Révèle un amour ténébreux,

\bigskip

Une coupable joie et des fêtes étranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se réjouissait l'essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux ;

\bigskip

Et cependant, à voir la maigreur élégante
De l'épaule au contour heurté,
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu'un reptile irrité,

\bigskip

Elle est bien jeune encor !  Son âme exaspérée
Et ses sens par l'ennui mordus
S'étaient-ils entr'ouverts à la meute altérée
Des désirs errants et perdus ?

\bigskip

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
Malgré tant d'amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L'immensité de son désir ?

\bigskip

Réponds, cadavre impur ! et par tes tresses roides
Te soulevant d'un bras fiévreux,
Dis-moi, tête effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Collé les suprêmes adieux ?

\bigskip

 Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, étrange créature,
Dans ton tombeau mystérieux ;

\bigskip

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle
Veille près de lui quand il dort ;
Autant que toi sans doute il te sera fidèle,
Et constant jusques à la mort.

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXI - Femmes damnées}

\bigskip

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchent et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

\bigskip

Les unes, c{\oe}urs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l'amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

\bigskip

D'autres, comme des surs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d'apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

\bigskip

II en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
O Bacchus, endormeur des remords anciens !

\bigskip

Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L'écume du plaisir aux larmes des tourments.

\bigskip

O vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d'infini dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

\bigskip

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres surs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands c{\oe}urs sont pleins !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXII - Les Deux Bonnes Soeurs}

\bigskip

La Débauche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de santé,
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles
Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.

\bigskip

Au poète sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.

\bigskip

Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes surs,
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.

\bigskip

Quand veux-tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes ?
O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cyprès ?

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXIII - La Fontaine de Sang}

\bigskip

Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

\bigskip

A travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s'en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.

\bigskip

J'ai demandé souvent à des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine ;
Le vin rend l'il plus clair et l'oreille plus fine !

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J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux ;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXIV - Allégorie}

\bigskip

C'est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la Mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane ;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu'un nouveau-né,  sans haine et sans remords.

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXV - La Béatrice}

\bigskip

Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure,
Comme je me plaignais un jour à la nature,
Et que de ma pensée, en vaguant au hasard,
J'aiguisais lentement sur mon c{\oe}ur le poignard,
Je vis en plein midi descendre sur ma tête
Un nuage funèbre et gros d'une tempête,
Qui portait un troupeau de démons vicieux,
Semblables à des nains cruels et curieux.
A me considérer froidement ils se mirent,
Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent,
Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux :

\bigskip

 <<Contemplons à loisir cette caricature
Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture,
Le regard indécis et les cheveux au vent.
N'est-ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant,
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle,
Parce qu'il sait jouer artistement son rôle,
Vouloir intéresser au chant de ses douleurs
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
Réciter en hurlant ses tirades publiques ?>>

\bigskip

J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
Domine la nuée et le cri des démons)
Détourner simplement ma tête souveraine,
Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène,
Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil !
La reine de mon c{\oe}ur au regard nonpareil
Qui riait avec eux de ma sombre détresse
Et leur versait parfois quelque sale caresse.

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXVI - Un Voyage à Cythère}

\bigskip

Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l'entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages ;
Comme un ange enivré d'un soleil radieux.

\bigskip

Quelle est cette île triste et noire ?  C'est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.

\bigskip

 Ile des doux secrets et des fêtes du c{\oe}ur !
De l'antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d'amour et de langueur.

\bigskip

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des coeurs en adoration
Roulent comme l'encens sur un jardin de roses

\bigskip

Ou le roucoulement éternel d'un ramier !
 Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J'entrevoyais pourtant un objet singulier !

\bigskip

Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;

\bigskip

Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

\bigskip

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;

\bigskip

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L'avaient à coups de bec absolument châtré.

\bigskip

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s'agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.

\bigskip

Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.

\bigskip

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l'aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;

\bigskip

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

\bigskip

 Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas ! et j'avais, comme en un suaire épais,
Le c{\oe}ur enseveli dans cette allégorie.

\bigskip

Dans ton île, ô Vénus ! je n'ai trouvé debout
Qu'un gibet symbolique où pendait mon image...
 Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon c{\oe}ur et mon corps sans dégoût !

\bigskip


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\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXVII - L'Amour et le Crâne}

\bigskip

Vieux cul-de-lampe

\bigskip

L'Amour est assis sur le crâne
De l'Humanité,
Et sur ce trône le profane,
Au rire effronté,

\bigskip

Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l'air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l'éther.

\bigskip

Le globe lumineux et frêle
Prend un grand essor,
Crève et crache son âme grêle
Comme un songe d'or.

\bigskip

J'entends le crâne à chaque bulle
Prier et gémir :
 <<Ce jeu féroce et ridicule,
Quand doit-il finir ?

\bigskip

Car ce que ta bouche cruelle
Éparpille en l'air,
Monstre assassin, c'est ma cervelle,
Mon sang et ma chair !>>

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXVIII - Le Reniement de Saint Pierre}

\bigskip

Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
II s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.

\bigskip

Les sanglots des martyrs et des suppliciés
Sont une symphonie enivrante sans doute,
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte,
Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés !

\bigskip

 Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !
Dans ta simplicité tu priais à genoux
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,

\bigskip

Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
La crapule du corps de garde et des cuisines,
Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines
Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité ;

\bigskip

Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant,
Quand tu fus devant tous posé comme une cible,

\bigskip

Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse,
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse,
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux,

\bigskip

Où, le c{\oe}ur tout gonflé d'espoir et de vaillance,
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras,
Où tu fus maître enfin ? Le remords n'a-t-il pas
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance ?

\bigskip

 Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait
D'un monde où l'action n'est pas la sur du rêve ;
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive !
Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXIX - Abel et Caïn}

\bigskip

{\sl [ I ]}

\bigskip

Race d'Abel, dors, bois et mange ;
Dieu te sourit complaisamment.

\bigskip

Race de Caïn, dans la fange
Rampe et meurs misérablement.

\bigskip

Race d'Abel, ton sacrifice
Flatte le nez du Séraphin !

\bigskip

Race de Caïn, ton supplice
Aura-t-il jamais une fin ?

\bigskip

Race d'Abel, vois tes semailles
Et ton bétail venir à bien ;

\bigskip

Race de Caïn, tes entrailles
Hurlent la faim comme un vieux chien.

\bigskip

Race d'Abel, chauffe ton ventre
A ton foyer patriarcal ;

\bigskip

Race de Caïn, dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal !

\bigskip

Race d'Abel, aime et pullule !
Ton or fait aussi des petits.

\bigskip

Race de Caïn, c{\oe}ur qui brûle,
Prends garde à ces grands appétits.

\bigskip

Race d'Abel, tu croîs et broutes
Comme les punaises des bois !

\bigskip

Race de Caïn, sur les routes
Traîne ta famille aux abois.

\bigskip


\bigskip

{\sl [ II ]}

\bigskip

Ah ! race d'Abel, ta charogne
Engraissera le sol fumant !

\bigskip

Race de Caïn, ta besogne
N'est pas faite suffisamment ;

\bigskip

Race d'Abel, voici ta honte :
Le fer est vaincu par l'épieu !

\bigskip

Race de Caïn, au ciel monte,
Et sur la terre jette Dieu !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXX - Les Litanies de Satan}

\bigskip

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Ô Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
Guérisseur familier des angoisses humaines,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
Enseignes par l'amour le goût du Paradis,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
Engendras l'Espérance,  une folle charmante !

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud.

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

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Toi dont l'il clair connaît les profonds arsenaux
Où dort enseveli le peuple des métaux,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi dont la large main cache les précipices
Au somnambule errant au bord des édifices,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre,
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Toi qui mets dans les yeux et dans le c{\oe}ur des filles
Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip

Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère
Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,

\bigskip

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

\bigskip


\bigskip

Prière

\bigskip

Gloire et louange à toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
De l'Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
Fais que mon âme un jour, sous l'Arbre de Science,
Près de toi se repose, à l'heure où sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s'épandront !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXXVI - La Mort des Amants}

\bigskip

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

\bigskip

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux c{\oe}urs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

\bigskip

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;

\bigskip

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXXII - La Mort des Pauvres}

\bigskip

C'est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C'est le but de la vie  et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le c{\oe}ur de marcher jusqu'au soir ;

\bigskip

A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir ;

\bigskip

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

\bigskip

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXXIII - La Mort des Artistes}

\bigskip

Combien faut-il de fois secouer mes grelots
Et baiser ton front bas, morne caricature ?
Pour piquer dans le but, de mystique nature,
Combien, ô mon carquois, perdre de javelots ?

\bigskip

Nous userons notre âme en de subtils complots,
Et nous démolirons mainte lourde armature,
Avant de contempler la grande Créature
Dont l'infernal désir nous remplit de sanglots !

\bigskip

Il en est qui jamais n'ont connu leur Idole,
Et ces sculpteurs damnés et marqués d'un affront,
Qui vont se martelant la poitrine et le front,

\bigskip

N'ont qu'un espoir, étrange et sombre Capitole !
C'est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
Fera s'épanouir les fleurs de leur cerveau !

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXXIV - La Fin de la Journée}

\bigskip

Sous une lumière blafarde
Court, danse et se tord sans raison
La Vie, impudente et criarde.
Aussi, sitôt qu'à l'horizon

\bigskip

La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, même la faim,
Effaçant tout, même la honte,
Le Poète se dit : <<Enfin !

\bigskip

Mon esprit, comme mes vertèbres,
Invoque ardemment le repos ;
Le coeur plein de songes funèbres,

\bigskip

Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
O rafraîchissantes ténèbres ! >>

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXXV - Le Rêve d'un Curieux}

\bigskip

{\sl À Félix Nadar}

\bigskip

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse
Et de toi fais-tu dire : <<Oh ! l'homme singulier !>>
 J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse
Désir mêlé d'horreur, un mal particulier ;

\bigskip

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon c{\oe}ur s'arrachait au monde familier.

\bigskip

J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
Enfin la vérité froide se révéla :

\bigskip

J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait.  Eh quoi ! n'est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j'attendais encore.

\bigskip


\bigskip

\vfill\filbreak\vfill{\bf\Large CXXVI - Le Voyage}

\bigskip

{\sl À Maxime du Camp}

\bigskip

{\sl [ I ]}

\bigskip

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

\bigskip

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le c{\oe}ur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

\bigskip

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d'une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

\bigskip

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s'enivrent
D'espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

\bigskip

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; c{\oe}urs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s'écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

\bigskip

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom !

\bigskip


\bigskip

{\sl [ II ]}

\bigskip

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

\bigskip

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !
Où l'Homme, dont jamais l'espérance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

\bigskip

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : <<Ouvre l'{\oe}il !>>
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
<<Amour... gloire... bonheur !>> Enfer ! c'est un écueil !

\bigskip

Chaque îlot signalé par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un récif aux clartés du matin.

\bigskip

O le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

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Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l'air, de brillants paradis ;
Son il ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

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{\sl [ III ]}

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Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers.

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Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

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Dites, qu'avez-vous vu ?

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{\sl [ IV ]}

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<<Nous avons vu des astres
Et des flots, nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d'imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

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La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos c{\oe}urs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

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Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

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 La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

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Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ?  Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

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Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

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Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. >>

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{\sl [ V ]}

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Et puis, et puis encore ?

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{\sl [ VI ]}

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<<Ô cerveaux enfantins !

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Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l'échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel péché :

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La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'égout ;

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Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu'assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

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Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

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L'Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
<<O mon semblable, mon maître, je te maudis !>>

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Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l'opium immense !
 Tel est du globe entier l'éternel bulletin. >>

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{\sl [ VII ]}

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Amer savoir, celui qu'on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui !

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Faut-il partir ? rester? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

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Comme le Juif errant et comme les apôtres,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

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Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

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Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le c{\oe}ur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix charmantes et funèbres,
Qui chantent : <<Par ici vous qui voulez manger

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Le Lotus parfumé ! c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre c{\oe}ur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n'a jamais de fin !>>

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A l'accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
<<Pour rafraîchir ton c{\oe}ur nage vers ton Electre !>>
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

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{\sl [ VIII ]}

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Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos c{\oe}urs que tu connais sont remplis de rayons !

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Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !

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Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !



\end{document}
